Dubrovnik et la République de Raguse : sept siècles de pierre contre les empires

Nombreux sont les voyageurs qui visitent Dubrovnik, la perle de l’Adriatique, sans savoir qu’ils foulent les pavés d’une cité-état unique en son genre. Au-delà d’un décor de série télévisée, l’ancienne République de Raguse détient l’une des histoires politiques les plus remarquables d’Europe. Pendant près de cinq siècles, cette petite cité de quelques milliers d’habitants a maintenu son indépendance entre des empires qui auraient pu l’écraser, bâti une économie maritime sans équivalent dans l’Adriatique et inventé des solutions politiques et sociales que l’Europe occidentale ne découvrira que bien plus tard. L’histoire de Raguse est celle d’une ville qui a survécu par l’intelligence là où d’autres survivaient par la force. Et ses remparts, qui s’élèvent par endroits jusqu’à 25 mètres sur près de 1 940 mètres de long, en sont le témoin le plus marquant.

Aux origines : un refuge sur un rocher

Au début du 8ème siècle, des habitants de l’ancienne cité romaine d’Épidaure, l’actuelle Cavtat, commune toute proche, fuient les invasions slaves et se réfugient sur un îlot rocheux que l’on appelle Laus, « la roche ». Sur la côte voisine s’est installée une population slave, et le nom de Dubrovnik, issu de dubrava, la « forêt de chênes », viendra de ce côté-là. Au fil des siècles, le cours d’eau qui sépare l’îlot de la terre ferme est comblé, les deux communautés fusionnent et la ville s’entoure d’une enceinte unique. L’artère qui occupe aujourd’hui l’ancien chenal, le Stradun, est le vestige de cette union. Les premiers ouvrages de défense en pierre apparaissent au Moyen Âge. Mais l’enceinte que l’on parcourt aujourd’hui s’est construite surtout entre le 13ème et le 17ème siècle, en suivant le plan d’urbanisme défini après l’incendie de 1292.

Vue sur Dubrovnik depuis le mont Srd

D’une cité sous tutelle à une république libre

Pendant plusieurs siècles, la ville navigue entre les puissances qui se disputent la Méditerranée orientale. Soumise à l’autorité byzantine, elle subit en 866-867 un siège de quinze mois d’assaillants arabes. Vers 948, Venise tente de s’en emparer sans succès, un échec que les habitants attribuent à saint Blaise, devenu depuis leur patron : sa statue veille encore au-dessus des portes de Pile et de Ploče. En 1185, le prince serbe Stefan Nemanja assiège la cité, et la légende raconte que l’assaut fut repoussé. En 1205, quand les croisés de la quatrième croisade passent par la Dalmatie, Raguse échappe au sort de Zadar, qui fut ravagée et pillée, en acceptant de payer un tribut à Venise.

L’occupation vénitienne a une influence inattendue : elle transmet à Raguse les codes de la gouvernance républicaine, les techniques du commerce maritime et les méthodes de la diplomatie. Raguse apprend de Venise ce qui lui permettra un jour de s’en affranchir. Après des négociations avec Venise et la Hongrie, le traité de Zadar de 1358 fait de Dubrovnik une cité-état indépendante, placée seulement sous la suzeraineté lointaine du roi de Hongrie-Croatie. C’est le début de l’âge d’or ragusain, qui durera jusqu’en 1808.

L’art de la survie grâce à la diplomatie 

Comment une cité-état de quelques kilomètres carrés, sans armée capable de tenir tête aux grands empires, a-t-elle pu rester libre pendant plus de quatre cents ans ? La réponse tient en un seul mot : la diplomatie. République maritime indépendante, Raguse excellait dans l’art d’entretenir des relations à la fois avec l’Empire ottoman et avec les puissances européennes. Là où les autres États choisissaient un camp, elle choisissait la neutralité, et la payait. Elle versait des tributs à qui menaçait de l’écraser, négociait des traités commerciaux avec ses rivaux, transformait chaque danger en opportunité.

L’Empire ottoman est au cœur de cette stratégie. Quand les Turcs avancent dans les Balkans au 15ème siècle, Raguse ne tente pas de résister, elle négocie. En acceptant de payer un tribut annuel à la Sublime Porte, elle obtient quelque chose d’inestimable : le droit de commercer librement dans les territoires ottomans. Pendant que ses rivaux catholiques sont exclus de ces marchés, les marchands ragusains ont accès aux Balkans, à la Méditerranée orientale et à l’Anatolie turque.

La ville sait aussi être impitoyable quand il le faut. En 1451, le puissant seigneur bosniaque Stjepan Vukčić Kosača, pourtant fait noble ragusain, assiège la cité. Le Sénat le déclare traître et promet une récompense colossale à qui le tuerait. Effrayé, le seigneur lève le siège démontrant une fois de plus le rapport de force inédit de Raguse.

Cette neutralité a un héritage étonnant. En 1699, pour se protéger de Venise, la République cède deux territoires côtiers à l’Empire ottoman, dont celui de Neum, aujourd’hui le seul accès de la Bosnie-Herzégovine à l’Adriatique. Cette enclave qui coupe la Croatie en deux est directement héritée des calculs diplomatiques ragusains du 17ème siècle : l’histoire de Raguse dessine alors la carte actuelle des Balkans. Vers 1800, la République entretenait un réseau de consulats et d’ambassades dans plus de quatre-vingts villes et ports du monde, une présence remarquable pour une cité de cette taille.

Une puissance commerciale au carrefour de deux mondes

A Raguse, la diplomatie n’est pas une fin en soi mais est au service du commerce qui permet à la cité de se développer. Son essor commence dès le 13ème siècle et atteint son apogée entre le 15ème et le 16ème siècle pendant lequel la flotte marchande compte 160 navires. Coincée entre les montagnes dalmates et la mer, Raguse ne peut pas s’étendre en territoire, alors elle s’étend en réseau : ses marchands circulent de Séville à Constantinople, de Lisbonne à Alexandrie. On raconte même que deux marins de Dubrovnik faisaient partie de l’équipage de Christophe Colomb.

Musée maritime de Dubrovnik

Le sel, le bois, les draps de laine, les métaux des Balkans : Raguse sert d’intermédiaire entre l’arrière-pays balkanique et les marchés méditerranéens, avec des comptoirs dans les grandes villes ottomanes, des colonies marchandes dans les ports italiens et des agents dans les cours d’Europe. Cette richesse finance une vie intellectuelle d’une qualité qui vaut à la ville le surnom d’« Athènes de l’Adriatique ».

Un système politique d’avant-garde

Ce qui distingue le plus Raguse de ses contemporains, c’est peut-être son système de gouvernement. Dans une Europe dominée par les monarchies, la République fonctionne selon des principes qui anticipent certaines idées des Lumières. À sa tête, un recteur, mais un recteur élu pour un mois seulement, qui ne peut être réélu que deux ans plus tard. Il vit et travaille au palais du Recteur, tandis que sa famille doit rester dans sa résidence privée. La règle vise à éviter toute accumulation de pouvoir personnel : le palais est somptueux, mais l’homme le plus puissant de la République y vit seul et à sa charge.

Palais du recteur à Dubrovnik

A Raguse, le mot liberté prend tout son sens. Dès 1416, la République interdit la traite des esclaves, plus de trois siècles avant l’abolition britannique de 1807. Elle se dote très tôt d’une organisation sanitaire : canalisations en 1296, service médical en 1301, première pharmacie en 1317, toujours en activité dans le monastère franciscain du Stradun. En 1377, face à la peste, elle institue l’une des premières quarantaines d’Europe : trente jours d’isolement pour les navires venant de zones infectées, une mesure que d’autres ports copieront.

1453 : la chute de Constantinople 

L’année 1453 marque  la prise de Constantinople par les Ottomans. Dix ans plus tard, la Bosnie tombe à son tour, et la menace se rapproche de plus en plus des portes de Raguse. Les murailles médiévales ne suffisent plus face à l’artillerie moderne. La République fait alors venir l’un des meilleurs ingénieurs de son temps : Michelozzo di Bartolomeo, architecte florentin des Médicis, qui travaille à Raguse de 1461 à 1464.

C’est à cette période que naissent les ouvrages les plus emblématiques des remparts de Dubrovnik. Le fort Bokar, bâti à partir de 1461 protège la porte de Pile : c’est le plus ancien fort de ce type conservé en Europe. La tour Minčeta, au nord-ouest, point culminant du système défensif, doit son nom à la famille Menčetić, propriétaire du terrain. Elle est enveloppée d’une tour ronde aux murs de six mètres d’épaisseur percés pour les canons. Achevée en 1464, elle devient le symbole de la cité réputée imprenable.

Du côté de la mer, la forteresse Saint-Jean, au sud-est, contrôle l’entrée du port : chaque soir, une lourde chaîne tendue jusqu’à la jetée fermait la rade. À l’est, la forteresse Revelin, reconstruite à partir de 1538, a demandé onze ans de travaux, pendant lesquels tous les autres chantiers de la ville ont été suspendus. Elle était si bien conçue qu’elle a résisté au séisme de 1667.

Hors des remparts de Dubrovnik, enfin, un rocher de 37 mètres porte la forteresse Lovrijenac, surnommée le « Gibraltar de Dubrovnik ». Son architecture est remarquable : face à l’ennemi, ses murs atteignent près de douze mètres d’épaisseur, mais du côté de la ville ils ne dépassent pas soixante centimètres, de sorte que le fort ne peut être retourné contre la cité. Au-dessus de l’entrée, une inscription résume l’esprit de la République : Non bene pro toto libertas venditur auro (« la liberté ne se vend pas pour tout l’or du monde »). 

1667 : le séisme qui a épargné les murs

Le 6 avril 1667, un tremblement de terre dévastateur frappe Raguse. En quelques secondes, une grande partie de la ville s’effondre. Des milliers de personnes périssent, dont le recteur lui-même. Les palais gothiques et Renaissance qui faisaient la gloire de la République disparaissent, mais les remparts, eux, encaissent le choc et restent largement intacts, tout comme la forteresse Revelin.

La ville se reconstruit dans un style baroque plus uniforme, et c’est cette cité-là que l’on visite aujourd’hui pour l’essentiel. Le séisme accélère aussi un déclin déjà amorcé : les routes commerciales atlantiques ont déplacé le centre de gravité du commerce mondial vers l’Espagne, le Portugal et l’Angleterre, et Raguse perd peu à peu son rôle de pivot entre Orient et Occident.

1806-1808 : la fin d’une république

En 1806, les troupes françaises du général Lauriston demandent à entrer dans la ville pour s’y reposer avant de gagner les bouches de Kotor au Monténégro voisin. Une fois à l’intérieur, les troupes occupent la cité. Les forces russes et monténégrines arrivent aussitôt pour les combattre et assiègent la cité, qui reçoit quelque trois mille boulets. Le 31 janvier 1808, le maréchal Marmont supprime la République et la rattache aux Provinces illyriennes, et il devient lui-même duc de Raguse. Le congrès de Vienne l’incorporera ensuite à l’Autriche.

Ainsi, la ville n’a pas été prise de vive force. Les murs n’ont pas cédé, c’est la confiance qui a été trahie. Le mot « ragusade », tiré du nom de Marmont, qui abandonna Napoléon en 1814, est même entré dans la langue française pour désigner une trahison. Un clin d’oeil ironique pour une cité qui avait fait de la diplomatie son art de prédilection.

Le siège de 1991 : la pierre face à l’artillerie moderne

À la fin de 1991, pendant la guerre d’indépendance croate, la ville est assiégée et bombardée par l’armée populaire yougoslave. Selon l’évaluation menée avec l’UNESCO, 563 des 824 bâtiments de la vieille ville, soit environ 68 %, ont été touchés par des projectiles, et plusieurs ont été détruits par les incendies. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979, Dubrovnik a bénéficié d’une vaste campagne de restauration, et l’essentiel des dégâts a été réparé dans les années qui ont suivi. Un historien relève même que les anciens murs ont mieux résisté aux armes modernes que bien des constructions plus récentes de la périphérie : cinq siècles après le génie de Michelozzo, la pierre faisait encore son travail.

Parcourir les remparts aujourd’hui

Les remparts de Dubrovnik sont aujourd’hui l’une des attractions les plus visitées de Croatie. La promenade se fait à pied, sur le chemin de ronde, et offre une vue plongeante sur les toits de tuiles orangées, l’Adriatique et l’île de Lokrum. Les trois principaux accès au remparts se trouvent près de la porte de Pile, de l’église Saint-Luc à l’est et du fort Saint-Jean. Il est donc possible de commencer la promenade d’une durée de 1h30 à 2h à différents endroits. Le circuit passe par la tour Minčeta, les forts Bokar et Saint-Jean. La fréquentation touristique atteint son apogée en plein été. A cette période, il est conseillé de visiter les remparts dès l’ouverture ou peu avant leur fermeture. Au mois de mai, mon expérience de visite était agréable. Je vous invite à consulter l’article dédié pour plus d’informations. 

Marcher dans le Stradun, longer le palais Sponza ou le palais du Recteur avec cette histoire de la cité de Raguse en tête transforme l’expérience. La pharmacie franciscaine ouverte depuis 1317, la devise Libertas gravée dans la pierre, le fort Lovrijenac et son inscription, le palais du Recteur et ses règles minutieuses contre l’accumulation du pouvoir : tout cela révèle l’ambition de la cité-état jadis prospère. Une petite cité sans armée ni ressources exceptionnelles, qui a tenu tête aux empires, banni la traite des esclaves avant tout le monde, inventé la quarantaine, ouvert des consulats dans quatre-vingts villes et produit des poètes, des savants et des marins d’exception. Il y a dans cette histoire une leçon sur ce que l’intelligence, la diplomatie et des institutions solides peuvent accomplir. Dubrovnik mérite d’être visitée de deux manières : une première pour sa beauté, une seconde pour comprendre ce qu’elle a été.

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