Partir seule : choix du cœur ou de la raison ?
On me demande souvent pourquoi je voyage seule. Comme si c’était une décision rationnelle, mûrement pesée, alors qu’en réalité, c’est souvent un élan. Partir seule, ce n’est presque jamais un calcul. C’est un besoin comme une envie intérieure. Pourtant, au moment de cliquer sur “réserver”, la raison s’invite toujours dans la prise de décision : est-ce prudent ? Est-ce le bon moment ? Est-ce raisonnable d’aller seule dans un pays que je ne connais pas ? Le cœur, lui, ne s’encombre pas de ces questionnements et dit simplement : Vas-y quand même.
Le cœur : le moteur brut de celles qui partent malgré tout
Voyager seule naît d’un instinct presque animal, d’un désir brut, difficile à justifier. Parfois, c’est un nom de ville qui obsède. Parfois une photo, une lumière, ou juste une lassitude du quotidien qui devient trop lourde. C’est l’intuition qu’ailleurs, quelque chose t’attend même si tu ignores quoi mais l’envie est bien présente.
Le cœur, dans ces moments-là, ne cherche ni le confort ni la logique : il cherche l’expérience. Un frisson au bord d’un désert, un café pris seule à observer les passants, un silence qui fait du bien. Voyager seule, c’est écouter cette petite voix intérieure qui dit : tu peux être complète sans être accompagnée.
À 19 ans, j’ai fait mon premier voyage solo : quelques jours à Londres. Puis l’Europe sur plusieurs semaines, puis l’Asie pendant quelques mois. Aujourd’hui, une douzaine de pays plus tard, je sais que ce n’est pas une aventure exceptionnelle réservée à quelques élues mais beaucoup l’imaginent encore ainsi. Et ce sont souvent des idées préconçues qui les freinent plus que la réalité du voyage.
La raison : celle qui murmure à l’oreille du départ
La raison, elle, arrive rapidement pour faire la liste des risques, des précautions, des “et si…”. Elle convoque toutes les peurs apprises, les limites invisibles et les dangers potentiels : la peur de se tromper, de se perdre, de déranger, d’être vulnérable. Et parfois, elle a raison car être une femme seule sur la route, c’est aussi une vigilance constante, une conscience aiguisée du monde autour de soi et une responsabilité de soi-même. Pour autant, voyager seule, ce n’est pas ignorer le danger mais plutôt apprendre à le lire, à le contourner, à s’y adapter et à composer avec. C’est ce mélange étrange entre intuition et lucidité : faire confiance, mais pas trop ; s’ouvrir, sans s’exposer.

D’où vient la peur de voyager seule ?
Contrairement à ce qu’on pense, l’inconnu n’est pas plus dangereux : il est différent. Ce qui effraie, ce n’est pas l’ailleurs, c’est la perte de repères : une langue qu’on ne parle pas, des règles sociales qu’on ne maîtrise pas, une culture qu’on ne comprend pas encore. On croit souvent (à tort) que notre pays d’origine est le seul endroit “sécurisé”. En réalité, on est souvent plus vigilantes à l’étranger qu’à la maison, tout simplement parce qu’on observe davantage. La peur ne vient donc pas du voyage lui-même, mais du décalage entre ce que l’on connaît et ce que l’on découvre. Et elle se surmonte par trois choses : se renseigner, s’écouter, s’adapter.
La peur, l’injonction et la condition féminine
Il existe aussi cette idée persistante que la femme, par définition, est vulnérable donc en danger dès qu’elle voyage seule. Parfois oui, selon les destinations, mais pas systématiquement et renoncer à voyager uniquement parce qu’on est une femme, c’est un frein à sa propre liberté… et un héritage social qu’il serait temps de remettre en question. D’ailleurs, on sous-estime énormément notre capacité à apprivoiser l’inconnu.
Derrière cette peur, il y a aussi un fossé générationnel : des mères ou des grand-mères persuadées que partir seule relève de l’inconscience. Elles n’ont pas connu les mêmes opportunités, les mêmes outils, la même connexion au monde. À l’inverse, beaucoup de jeunes femmes se nourrissent aujourd’hui du récit d’autres voyageuses à travers des blogs, témoignages, vidéos, qui montrent que le voyage solo féminin n’est ni insensé, ni marginal. Ce n’est pas de l’inconscience : c’est l’évolution d’une société où les femmes peuvent enfin partir sans permission.
Entre cœur et raison : une tension à l’équilibre
Le voyage solo féminin naît de ce dialogue permanent entre deux forces contradictoires : le cœur pousse à l’aventure, la raison trace les limites. Et entre les deux, il y a le réel : les bus en retard, les regards insistants, les moments d’émerveillement purs, les imprévus qui deviennent des histoires. Cette tension forge une forme de force tranquille : celle de savoir jusqu’où aller, quand dire non, quand oser malgré tout.
Voyager seule n’est ni une fuite ni une stratégie. mais une manière de se rencontrer autrement. Partir seule, c’est se donner la permission de vivre à son propre rythme, d’écouter ce qu’on tait dans le quotidien : ses envies, ses contradictions, ses besoins profonds. Et peut-être que c’est là que se rejoignent le cœur et la raison : dans cette quête d’équilibre où l’on cesse de vouloir tout comprendre pour simplement vivre.

En réalité…
Voyager seule n’est ni un choix du cœur ni un choix de la raison. C’est un mélange des deux, une nécessité intime qui dépasse la logique. J’aime dire qu’on n’est jamais exactement la même personne en voyage que dans sa “vraie” vie. Peut-être parce que le voyage ressemble à une parenthèse où l’on se déplie, où l’on respire plus large. Ce n’est pas une fuite, c’est une recherche. Pas un caprice non plus, une mise en danger volontaire, mais une construction. L’essentiel n’est pas d’être courageuse, mais d’être curieuse et d’avoir envie.
En effet, la raison nous apprend à être prudentes mais c’est le cœur, toujours, qui nous fait partir parce qu’il y a dans chaque femme qui voyage seule, un mélange de lucidité, de douceur et de folie et c’est peut-être ce trio-là qui la rend réellement libre.
