La solitude choisie comme moteur : partir seule sans permission
Il y a un moment dans la vie où l’on se rend compte que l’attente n’est pas neutre. Qu’elle n’est pas cette parenthèse sage et raisonnable qu’on se raconte, mais une façon subtile de différer sa propre existence. On attend “le bon moment”, “la bonne personne”, “les bonnes conditions”. On attend comme si le monde devait nous donner son feu vert. Et puis un jour, une idée s’impose, discrète mais tenace : et si je n’avais besoin de la permission de personne ?
Ce questionnement, c’est souvent là que commence le voyage solo pas dans l’audace, mais dans une fatigue douce de remettre sa liberté à plus tard. La solitude choisie n’est pas un renoncement aux autres, ce n’est pas un cri d’indépendance héroïque, ni un manifeste féministe militant. C’est quelque chose de plus intime, plus calme, presque banal : l’envie d’arrêter de caler son désir sur l’agenda de quelqu’un d’autre.
Voyager seule, c’est accepter une vérité que l’on esquive longtemps : les autres ne nous doivent pas notre propre aventure et à force d’attendre que tout s’aligne, on finit par comprendre que c’est nous-mêmes qui devons nous aligner sur ce que l’on veut vraiment vivre.
Dans cet article je souhaite parler de ça : du moment où l’on cesse d’attendre, du vertige qui accompagne le premier pas, de la force tranquille qui naît d’une solitude assumée, et de tout ce qu’on apprend, non pas “sur le monde”, mais sur soi au cœur du voyage en solo.
L’attente, cette illusion confortable
L’attente a quelque chose de rassurant, c’est un excellent camouflage. Elle donne l’impression qu’on n’est pas seul, qu’un jour quelqu’un viendra combler le vide entre l’envie et l’action. On se dit que si on ne part pas maintenant, c’est parce qu’on respecte “le bon moment”, “la bonne personne”, “le bon alignement”.
Mais en réalité l’attente est bien souvent un refuge. Attendre quelqu’un pour voyager, c’est souvent reporter le moment où l’on se choisit soi-même. Parce qu’au fond, ce n’est pas tant l’absence d’accompagnateur qui nous freine que la peur de ce que cette absence révèle : notre solitude, notre autonomie, nos propres limites. C’est une manière douce d’éviter de se confronter à soi-même : à ses hésitations, à sa vulnérabilité, à l’idée dérangeante qu’on est peut-être capable seule et que cette capacité fait peur.
L’attente est confortable parce qu’elle nous évite de reconnaître ce qui est déjà là : le désir de partir, clair, puissant, prêt depuis longtemps et à force de différer ce désir, est-ce qu’on ne finit pas par se différer soi-même ?
Le jour où j’ai décidé de partir seule
Partir seule pour moi n’était pas une décision héroïque mais plutôt une évidence douce, un “et pourquoi pas ?” qui s’est transformé en un billet d’avion. Il n’y a pas eu de déclic soudain, j’ai simplement arrêté de dire “si je trouve quelqu’un” et j’ai arrêté de chercher des dates communes, des compromis, des “peut-être l’an prochain”. Finalement, la lassitude avait remplacé la patience et, paradoxalement, avait ouvert un espace de liberté.
Le jour où je suis partie seule, la peur était là, évidemment. Mais il s’agissait d’une peur active et vivante, qui circule dans le corps et qui pousse en avant. Celle qui te rappelle que tu es précisément en train de faire quelque chose de vrai. Une peur qui disait : “Ça y est, tu y es.” Voyager seule la première fois, ce n’est pas “braver le monde” mais un apprentissage silencieux, où se découvre capable, imparfaite, maladroite mais bien vivante. C’est se braver soi-même : constater qu’on tient debout, même sans appui. Et surtout, on comprend que la solitude choisie n’est pas un manque : c’est une forme d’abondance intérieure.

Voyager seule, ce n’est pas refuser les autres
On confond souvent solitude et fermeture mais voyager seule ne veut pas dire se couper du monde, au contraire cela ouvre les portes. Quand on est seule, on écoute davantage, on observe mieux, on ose plus facilement parler, demander, s’étonner, se mêler un peu du monde. Finalement, on devient perméable à tout : aux rencontres, aux regards, aux échanges éphémères. Les rencontres deviennent plus naturelles : un café partagé, un trajet en bus, une discussion sur un marché. Rien d’extraordinaire, mais justement : le quotidien se charge d’une forme d’intensité qu’on ne voit pas quand on est accompagnée.
Cette solitude choisie est comme un espace ouvert où on ne se définit plus par le lien, mais par la présence, et où chaque interaction devient un choix conscient, pas un moyen de combler un vide. C’est une liberté exigeante parce qu’elle repose sur soi et rien d’autre mais elle est saine et authentique.
Les attentes qu’on désapprend
Dans le voyage en solo, je trouve que l’on désapprend aussi beaucoup de choses. On désapprend à chercher la validation, à croire que l’expérience est plus belle quand elle est partagée, à redouter le silence comme un jugement, à s’excuser d’avoir des envies indépendantes et on découvre d’autres plaisirs : celui de se lever sans concertation, de suivre une intuition sans expliquer pourquoi, de changer de plan sans prévenir, de se perdre et de ne devoir de compte à personne.
Toutefois, la solitude n’est pas toujours idyllique. Il y a des soirs où le silence pèse, où l’on aurait aimé raconter sa journée à quelqu’un. Mais ces soirs-là font partie du prix et de la beauté de cette indépendance choisie et ne sont pas un échec.
La solitude comme puissance
La solitude, quand elle est choisie, devient une force et n’a rien à voir avec l’isolement subi : elle n’est pas une absence, mais une présence accrue, une présence à soi, un recentrage. C’est un espace où la pensée respire, où le désir se clarifie, où les envies prennent racine.
Voyager seule, ce n’est pas se prouver qu’on a besoin de personne mais c’est réapprendre à être suffisante, d’accepter sa propre compagnie et d’accepter que cette dernière n’est pas si mal ! Autrement dit, c’est comprendre que la compagnie idéale n’est pas forcément celle d’un autre, mais celle qu’on tisse avec soi-même. Et dans ce rapport-là, il n’y a plus de manque, juste une peur transformée en une forme de paix, parfois fragile, mais vraie comme une puissance intérieure tranquille et discrète.
Partir seule, c’est cesser d’attendre
J’ai commencé à voyager seule le jour où j’ai compris que ma vie ne devait pas se caler sur le rythme d’autrui, que la liberté n’avait pas besoin d’être justifiée, que le bonheur n’est pas toujours collectif et que certaines aventures sont faites pour être vécues dans le silence d’un regard tourné vers soi. Voyager seule, c’est peut-être ça : ne plus faire dépendre sa liberté de quelqu’un, d’un contexte moins propice ou d’une situation moins opportune. C’est oser être soi et partir pour soi.
