Le Ghetto de Venise : naissance du premier quartier juif d’Europe

A Venise, il y a des lieux dont l’importance historique est inversement proportionnelle à leur visibilité. C’est le cas du Ghetto de Venise, situé hors des sentiers classiques et bien souvent oublié des visiteurs. Niché dans le quartier de Cannaregio, le ghetto ne s’annonce par aucune façade monumentale ni aucune file d’attente. Juste par une place entourée d’immeubles étonnamment hauts, le campo del Ghetto Novo . C’est pourtant ici que, le 29 mars 1516, la République de Venise prit une décision qui allait résonner dans l’histoire de l’humanité entière : la création du premier ghetto officiellement institué d’Europe et avec lui, la naissance d’un mot qui traverserait les siècles. 

Pourquoi un ghetto est créé à Venise

Les Juifs à Venise au 16ème siècle

La présence juive à Venise est bien antérieure à la création du Ghetto. Les premiers documents qui l’attestent remontent au 10ème siècle. Une lettre datant de 932 du doge Pietro Candiano mentionne déjà la communauté. Pendant des siècles, les Juifs vénitiens vivent dans une situation d’ambiguïté : tolérés parce qu’utiles, surveillés parce que craints, jamais pleinement intégrés mais jamais entièrement exclus non plus. Ce fragile équilibre se déstabilise au début du 16ème siècle. La guerre de la Ligue de Cambrai (1508–1516), qui voit Venise affronter une coalition de puissances européennes, provoque un afflux de réfugiés juifs sur les terres vénitiennes venus de la Terre Ferme, des États pontificaux et d’Europe centrale. La communauté juive de la lagune grossit rapidement, et avec elle les inquiétudes d’une partie du patriciat vénitien face à cette présence croissante au cœur de la ville.

Tolérance économique et contrôle politique

En 1516, Venise n’expulse pas ses Juifs, contrairement à l’Espagne en 1492 ou à l’Angleterre en 1290. C’est quelque chose de plus ambigu et, à certains égards, de plus vénitien à l’image de l’histoire de la Sérénissime. D’un côté, la République a besoin des Juifs. Leurs réseaux commerciaux en Méditerranée, leurs compétences financières, leurs liens avec les marchands du Levant et d’Europe centrale sont des atouts économiques réels. La République interdit depuis des siècles le prêt à intérêt aux chrétiens (considéré comme un péché selon l’Église) mais elle a besoin du crédit pour fonctionner. Les prêteurs juifs remplissent ce rôle indispensable. Les expulser serait se priver d’un rouage essentiel à la prospérité économique et commerciale de Venise.

De l’autre, une partie de la population et du clergé réclame que cette présence soit encadrée et séparée. La solution vénitienne est caractéristique de ce que la Sérénissime sait faire : trouver un compromis administratif qui satisfasse les deux parties sans trancher véritablement. Le 20 mars 1516, le noble Zaccaria Dolfin déclare qu’il faut envoyer tous les Juifs à demeurer dans le geto novo qui est comme un château fort surveillé, accessible via des ponts-levis et entourer de murs. Neuf jours plus tard, le Sénat vote le décret par 130 voix contre 44.

L’origine du mot « ghetto »

Le lieu choisi pour y enfermer la communauté juive n’est pas choisi au hasard. C’est une île dans le sestiere de Cannaregio, entourée de canaux sur tous les côtés simplifiant considérablement la surveillance. L’île abritait autrefois une fonderie de cuivre appartenant à la commune de Venise, en dialecte vénitien, geto de rame, qui avait été déplacée à l’Arsenal quelques années plus tôt, laissant les bâtiments disponibles.

Le mot vénitien geto (ou gheto, avec un seul t), issu du verbe gettare (“jeter”), en référence à la fonte des métaux devient le nom du quartier. Lorsque les premiers occupants juifs, principalement d’origine allemande, commencent à le prononcer, ils y ajoutent un h aspiré qui transforme geto en ghetto. Et c’est cette prononciation qui se répand à travers toute l’Europe, jusqu’à devenir dans toutes les langues du continent le terme générique pour désigner les quartiers de ségrégation. Un mot né dans une fonderie vénitienne, transformé par l’accent d’une communauté exilée, et devenu l’un des mots les plus lourds de sens de l’histoire moderne.

Une communauté enfermée mais indispensable

Les portes et les horaires

La vie dans le Ghetto est organisée selon un régime minutieux de restrictions temporelles. Deux portes, ouvertes le matin et refermées le soir à minuit par quatre gardiens chrétiens, donnent accès au quartier. Les habitants peuvent sortir dans la journée pour exercer leurs professions, mais la nuit seuls les médecins sont autorisés à le faire afin de soigner les patients hors les murs. Ces gardiens, paradoxe révélateur, sont rémunérés par la communauté juive elle-même qui paie ainsi le coût de sa propre surveillance. Le soir venu, les portes se ferment et le Ghetto se retrouve isolé du reste de la ville, entouré de ses canaux comme d’un fossé naturel. Des bateaux du Conseil des Dix patrouillent la nuit sur ces eaux pour s’assurer qu’aucune sortie ou entrée clandestine n’a lieu. Les Juifs doivent également porter des signes distinctifs lorsqu’ils circulent dans la ville le jour : un chapeau jaune pour les hommes (qui deviendra rouge selon les périodes) et une marque visible sur les vêtements pour les femmes.

Les métiers autorisés : prêteurs et médecins

La République de Venise impose à la communauté juive une liste étroite de métiers autorisés, qui reflète exactement ce dont la ville a besoin d’elle et rien de plus. À l’époque du ghetto, très peu de métiers étaient accessibles aux Juifs. Le prêt d’argent à intérêt en était l’un d’eux et les banchi di pegno (banques de prêt sur gage) constituent donc l’activité économique centrale du Ghetto. Chaque renouvellement de la condotta, le contrat qui régit la présence juive à Venise et se rénégocie tous les cinq à dix ans, précise les conditions du prêt, les taux d’intérêt autorisés, les montants maximaux. Le commerce de textiles et de vêtements d’occasion, la médecine et la pharmacopée sont également autorisés. Ce dernier secteur est particulièrement significatif : les médecins juifs, formés à l’université de Padoue, l’une des rares en Europe à accepter les étudiants juifs, jouissent d’une réputation qui leur vaut une clientèle particulièrement noble. Ce sont eux qui bénéficient du privilège exceptionnel de sortir du Ghetto la nuit, pour soigner des patients dont le rang social prime sur les considérations religieuses.

Un centre intellectuel et éditorial inattendu

La contrainte spatiale n’empêche pas une vie intellectuelle et culturelle d’une intensité remarquable. Venise est, dès la fin du 15ème siècle, l’un des grands centres européens de l’imprimerie et les presses vénitiennes impriment des milliers de livres en hébreu et en yiddish, certains produits par des imprimeurs juifs du Ghetto, d’autres par des chrétiens qui y trouvent un marché. Des érudits rabbiniques de toute l’Europe viennent à Venise pour y faire publier leurs travaux. Le Ghetto, paradoxalement confiné, est branché sur les réseaux intellectuels du monde juif européen et devient un carrefour de la pensée hébraïque. 

Une architecture née de la contrainte

Les immeubles qui grimpent vers le ciel

À mesure que les persécutions s’intensifient en Espagne, au Portugal, dans les États pontificaux, en Europe centrale, de nouvelles vagues de réfugiés cherchent asile à Venise. La République élargit progressivement le périmètre autorisé le Ghetto Vecchio en 1541 pour les Juifs levantins, le Ghetto Nuovissimo en 1633 pour les Juifs séfarades mais jamais assez pour absorber toute la demande. La population juive ne cesse de croître mais les contraintes spatiales liées à la lagune empêchent le quartier de s’étendre. La solution est donc de construire en hauteur. Là où les bâtiments de Venise en général ne dépasse guère les trois ou quatre étages (dû à la fragilité des sols), les immeubles du Ghetto s’élèvent jusqu’à sept, huit, voire neuf niveaux. Ces bâtiments hauts et étroits se construisent rapidement et souvent de façon précaire pour répondre à l’urgence démographique. 

Les cinq synagogues, joyaux cachés

L’autre prodige architectural du Ghetto est invisible depuis la rue et réside en ses cinq synagogues. Construites entre 1528 et 1584, elles sont toutes dissimulées à l’intérieur de bâtiments d’apparence ordinaire. Cette invisibilité n’est pas un choix esthétique mais une obligation légale. Les lois de l’État imposaient aux lieux de culte non chrétiens de ne pas se faire remarquer pour se dissimuler dans le milieu environnant. Ainsi, une synagogue ne pouvait pas avoir de façade distinctive, de portail monumental, de campanile. Elle devait disparaître dans le bâti, invisible à qui ne sait pas la chercher. C’est pourquoi ces synagogues se trouvent toutes aux étages supérieurs des immeubles pour que leurs fenêtres puissent apporter de la lumière sans trahir leur présence depuis la rue. Et c’est pourquoi leurs intérieurs contrastent si fortement avec leurs extérieurs discrets : ce qu’on ne pouvait pas montrer dehors, on le déployait dedans.

  • La Scola Grande Tedesca, construite en 1528 par la communauté ashkénaze allemande, est la plus ancienne. Son intérieur sobre mais élégant, avec ses boiseries de noyer et ses dorures, ses bancs du 16ème siècle ornés de griffes de lion, et son plafond à lucarnes flottant au-dessus d’un sol en terrazzo vénitien, est remarquablement intact malgré les siècles. Elle occupe les quatrième et cinquième étages d’un immeuble qui abrite aujourd’hui aussi le Musée juif de Venise.
  • La Scola Canton (1532), financée par la famille du même nom, est la plus décorée dans le style baroque, un contraste saisissant avec la sobriété extérieure de l’édifice qui la contient.
  • La Scola Levantina (1541), destinée aux Juifs de l’Empire ottoman, est généralement attribuée à Baldassare Longhena (le même architecte qui construira la Santa Maria della Salute). Son bimah monumental, sorte d’estrade surélevée d’où l’on lit la Torah, est sculpté dans un bois sombre richement travaillé.
  • La Scola Spagnola (vers 1555, puis remaniée vers 1635), la plus grande et la plus somptueuse des cinq, fut construite pour les Juifs séfarades chassés d’Espagne en 1492. Son intérieur à colonnes de marbre noir et ses lustres monumentaux en font un espace dont la grandeur rivalise avec certaines des grandes églises de la ville. La synagogue espagnole dissimule également un jardin secret dans l’arrière-cour. 
  • La Scola Italiana (1575), plus modeste, reflète l’influence de la Renaissance italienne dans ses lignes architecturales.

Le Campo del Ghetto Novo, place et mémoire

La place principale du Ghetto, le Campo del Ghetto Novo, est le cœur de ce monde à part. Irrégulière dans sa forme, entourée des immeubles hauts et des façades discrètes des synagogues, elle possède une atmosphère que peu d’endroits à Venise reproduisent : c’est ici que la communauté se retrouvait, que les enfants jouaient, que les marchands discutaient, que les rabbins enseignaient. C’est ici aussi, plus tard, que d’autres scènes se joueraient bien moins heureuses.

A lire : Visiter Venise en 3 jours : itinéraire entre lieux incontournables et confidentiels

De la ségrégation à la mémoire

La fin du Ghetto puis son retour

La première fin du Ghetto survient de façon brutale et inattendue le 12 mai 1797, lorsque les troupes de Napoléon Bonaparte entrent dans Venise. Le 7 juillet 1797, en application des principes révolutionnaires de liberté et d’égalité, les portes du Ghetto sont abattues. Les Juifs sont émancipés au nom des valeurs de la Révolution en échange de leur alliance, mais les plus pauvres restent dans le Ghetto, et bon nombre de ses habitants avaient depuis longtemps quitté le quartier à la suite de son déclin économique au 18ème siècle. Cette émancipation est fragile puisque le Ghetto est rétabli par les Autrichiens en 1804, quand Venise passe sous domination habsbourgeoise par le traité de Campo-Formio. Il faut attendre 1866 et le rattachement de Venise au royaume d’Italie pour que le Ghetto soit définitivement supprimé comme institution légale. La communauté juive vénitienne, alors dispersée dans toute la ville, entre dans une période d’intégration progressive.

1943–1944 : la déportation

La dernière et la plus sombre page de l’histoire du Ghetto s’écrit sous l’Occupation nazie. En septembre 1938, les lois raciales de Mussolini imposent un recensement de la population juive italienne et privent les Juifs de leurs droits civiques. Venise compte alors environ 1 200 habitants juifs, dispersés dans toute la ville et le Ghetto n’est plus depuis longtemps un espace de résidence obligatoire, mais il reste un pôle de la vie communautaire.

Après l’armistice de septembre 1943 et l’occupation allemande du nord de l’Italie, les rafles commencent. Près de 250 Juifs vénitiens sont capturés et déportés entre 1943 et 1944. En septembre 1943, deux responsables des services religieux des synagogues espagnole et levantine prennent soin de cacher une quarantaine d’objets liturgiques précieux avant l’entrée des nazis dans la ville. Déportés, ils ne reviendront jamais. Les objets qu’ils avaient dissimulés ont été redécouverts des décennies plus tard, lors de la restauration de la synagogue espagnole. Sur les 200 Juifs déportés vers Auschwitz, seuls huit reviennent à Venise. 

Les monuments commémoratifs

Sur le Campo del Ghetto Novo, deux monuments rappellent aujourd’hui cette mémoire. Le premier est un ensemble de sept bas-reliefs en bronze, apposés sur le mur de brique de la place. Sculptés par Arbit Blatas, artiste né en Lituanie dont la mère fut elle-même déportée et assassinée, et inaugurés le 19 septembre 1993 pour le cinquantième anniversaire de la déportation. Ils figurent en sept scènes la progression de l’horreur : la déportation, la Nuit de Cristal, le travail forcé dans les camps, l’agonie, l’exécution. Sur un mur adjacent, une plaque grave les noms des victimes. Le plus jeune avait deux mois. Le second monument, installé au même endroit, représente Le Dernier Train, la sculpture d’un wagon de déportation. Enfin, des stolpersteine, ces petits pavés de cuivre gravés du nom et du destin des victimes, posés devant leurs dernières adresses connues, ont également été posés dans les rues du quartier.

Le quartier aujourd’hui

Le Ghetto de Venise aujourd’hui est un quartier vivant, habité et tranquille. La communauté juive vénitienne représente quelques centaines de personnes qui maintiennent une présence active : une école, une maison de retraite, une boulangerie casher, un restaurant. Le Musée juif propose des visites guidées animées par des guides de la communauté qui transmettent non seulement l’histoire des bâtiments, mais aussi celle des familles, des livres, des objets, des traditions qui ont traversé les siècles. Les cinq synagogues continuent d’être utilisées pour les offices, certaines en été, d’autres toute l’année. Pour visiter ces lieux, je vous invite à vous rendre au Centre d’informations sur le Campo del Ghetto Novo pour vous procurer un ticket d’entrée combiné (visite en autonomie avec audioguide à 12 € par personne et visite guidée à 15 € par personne) ou sur le site internet.

Le ghetto de Venise, témoin de l’histoire vénitienne

Visiter le Ghetto de Venise, ce n’est pas seulement découvrir un quartier calme à l’écart des circuits touristiques habituels. C’est comprendre une page essentielle de l’histoire juive et de l’histoire européenne. C’est comprendre comment une société peut, simultanément, avoir besoin de ceux qu’elle exclut et construire des institutions durables pour organiser cette exclusion. C’est voir comment une communauté peut, dans un espace contraint et sous des restrictions sévères, développer une vie intellectuelle, artistique et spirituelle d’une richesse exceptionnelle. C’est aussi mesurer la fragilité de cette vie face à la violence politique, quand un mot venu d’une fonderie vénitienne finit par désigner, dans toutes les langues du monde, l’espace de la ségrégation et de la persécution. Dans une ville aussi chargée de beauté que Venise, le quartier du Cannaregio est sans doute l’endroit où l’histoire parle le plus discrètement et le plus durablement. 

A lire : Comprendre Venise : les 5 visages de la Sérénissime

Publications similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *