Venise face au tourisme de masse : peut-on encore s’émerveiller ?

Venise reçoit aujourd’hui entre 20 et 30 millions de visiteurs par an pour une ville qui compte moins de 50 000 habitants. Ces chiffres, on les connaît avant même d’y aller. Ils alimentent depuis des années un discours familier : Venise serait saturée, défigurée et transformée. Avant de partir, j’avais entendu la même mise en garde une demi-douzaine de fois : « Venise, c’est magnifique, mais c’est bondé. » Certains ajoutaient qu’il « fallait y aller avant », sans jamais préciser avant quoi. Mon week-end à Venise avec mon amie m’a donné envie de dépasser ce cliché. Oui, Venise est fréquentée. Oui, certains endroits sont saturés de touristes à certaines heures. Mais la ville résiste, se cache et parvient encore à nous surprendre. Dans cet article, je vous invite à découvrir ma vision et mon ressenti après avoir 3 jours passés à explorer la Sérénissime. 

Une ville spectaculaire dès les premiers instants

Il y a un moment que personne ne peut vous enlever, quoi qu’on dise sur le tourisme de masse et la foule : la première sortie depuis l’aéroport Marco-Polo. Pour rejoindre le centre-ville, nous prenons le bateau Alilaguna qui nous emmène dans le centre-ville en l’espace d’une quarantaine de minutes. La magie opère très vite. On a beau avoir vu des photos. On a beau savoir, intellectuellement, ce qui attend de l’autre côté des fenêtres vitrées. Quand on sort et qu’à la place d’une rue il y a un canal large, vert-gris, traversé par des vaporettos et des barges de livraison, quelque chose se produit qu’on n’avait pas tout à fait anticipé : l’impression d’être dans un décor pourtant bien réel.  

Les premières heures sont celles de l’émerveillement. On lève les yeux vers le linge mouillé séchant aux fenêtres, on suit le gps à la lettre de peur de manquer une intersection vers notre destination, on débouche par hasard sur des campielli, on tourne dans des ruelles dont les noms n’évoquent rien, on traverse de multiples petits ponts sans vraiment savoir où regarder. Les ruelles sont étroites et il nous arrive parfois de nous frayer un chemin parmi les autres visiteurs mais notre émerveillement est bien présent et l’on de dit : ça y est, on est bien à Venise !

Quand la foule devient une composante du voyage

L’effet de sidération des premiers instants se retrouve quelque peu impacté une fois arrivés sur la place Saint-Marc. La place elle-même est extraordinaire entre les proportions, la basilique, le Campanile et les arcades des Procuraties. Mais elle est aussi, à certaines heures, une expérience d’un autre ordre : des centaines de personnes photographiant les mêmes choses, des guides qui lèvent des parapluies colorés pour que leurs groupes ne les perdent pas de vue, des files qui s’étirent devant l’entrée du Palais des Doges dès dix heures du matin. Ce n’est pas insupportable, simplement le signe d’être dans le cœur touristique de la ville. 

De même, le Pont du Rialto, à certains moments de la journée, est traversé en flux continu. On s’arrête en haut des marches, on essaie de regarder le Grand Canal depuis ses arches et on prend la photo depuis le même angle que d’autres personnes devant soi. À Burano, ce phénomène atteint une intensité particulière : les rues les plus colorées, les plus photogéniques, sont parfois si encombrées qu’il est difficile de circuler en milieu de journée et la file d’attente pour prendre le vaporetto nous paraît déjà bien longue (pour un week-end d’avril). 

Mais sans vouloir caricaturer, la foule fait partie de Venise depuis bien longtemps. Le carnaval du 18ème siècle attirait déjà des dizaines de milliers de visiteurs de toute l’Europe. Aujourd’hui, parmi tous ces gens qui envahissent la place Saint-Marc ou attendent en file devant la basilique, beaucoup sont sincèrement émus et là pour autre chose qu’une case à cocher. Le tourisme de masse n’empêche pas d’apprécier Venise, il complique simplement sa contemplation mais n’annule pas l’émerveillement. 

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Il suffit parfois de changer de quartier

Ce qui sauve vraiment l’expérience vénitienne, et c’est une leçon que nous avons apprise au fil de nos déambulations en ville, c’est que la foule n’est pas uniformément répartie sur toute la ville. Elle se concentre dans un couloir relativement étroit qui va de la gare au Rialto, du Rialto à Saint-Marc, et de Saint-Marc aux arrêts de vaporetto pour Murano et Burano. En dehors de ce couloir, quelque chose change et la ville prend un autre visage.

Cannaregio, au nord, est une agréable surprise. À vingt-cinq minutes à pied de la place Saint-Marc, on se retrouve dans un quartier où des enfants font du vélo sur les ponts, où des vieilles dames bavardent depuis les quais, où les bacari sont fréquentés par des habitués. Le Ghetto, quelques centaines de mètres plus loin, possède une atmosphère de calme et de recueillement qui contraste absolument avec l’agitation de la place Saint-Marc.

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Castello, à l’est, offre une autre expérience encore. Les Giardini est un parc public créé sur ordre de Napoléon et complètement ouvert sur la lagune. Il est l’un des rares endroits à Venise où l’on peut s’asseoir sur un banc sous des arbres, regarder l’eau, et se retrouver sans être entouré de touristes. La Basilica dei Santi Giovanni e Paolo, aussi impressionnante que les Frari mais nettement moins fréquentée, offre une visite que l’on fait presque seules.

Le Lido, enfin, est une parenthèse à part. À dix minutes de vaporetto depuis les Giardini, cette longue île barrière qui sépare la lagune de l’Adriatique offre quelque chose d’introuvable dans le centre historique : une rue où circule des voitures et des vélos. Cette île dispose même d’une plage et donne à Venise un caractère balnéaire tranquille, quoique légèrement désuète, avec ses hôtels Belle Époque et ses cabines de plage en bois.

Ces quartiers ne sont pas secrets et sont détaillés dans tous les guides de voyage. Mais il semblerait qu’il ne trouve pas suffisamment d’intérêt aux yeux de nombres de visiteurs. Pourtant, c’est dans ces quartiers périphériques que l’on ressent la véritable âme de Venise à l’écart des foules. Un conseil : écartez-vous des chemins touristiques et votre visite de Venise prendra un tout autre sens.  

Venise est-elle devenue un décor ?

Venise compte aujourd’hui environ 50 000 habitants dans le centre historique contre 175 000 dans les années 1950. Les Vénitiens partent à cause du coût du logement, de l’inconfort d’une vie quotidienne saturée de visiteurs et de l’absence de services de proximité dans les quartiers les plus touristiques. Autant de raisons qui poussent les habitants vers Mestre, sur le continent, ou plus loin encore. Et chaque Vénitien qui part, c’est une épicerie qui devient une boutique de masques en plastique, un bar de quartier qui devient un restaurant à menu traduit en sept langues, une pharmacie qui devient un kiosque à souvenirs. Par ailleurs, nous nous rendons vite compte que les boutiques de masques et de verrerie de qualité douteuse envahissent les ruelles les plus fréquentées. Les restaurants qui s’affichent « authentiques » proposent des pizzas et des pâtes à des prix qui n’ont plus rien à voir avec la réalité de la cuisine vénitienne. Quant à la navigation en gondole (35 euros pour vingt minutes, davantage le soir), elle est devenue une véritable attraction à part entière. 

Les réseaux sociaux ont par ailleurs créé une forme de surtourisme localisé : certains angles de Burano, certains ponts de Venise, certaines ruelles qui donnent sur un canal avec la basilique en arrière-plan sont devenus des spots de prise de vue où les gens se succèdent dans le même cadre, cherchant la même image. Au final, la ville se photographie plus qu’elle ne se vit.

Aussi, la question des paquebots de croisière est peut-être le symbole le plus frappant de cette tension. Pendant des années, des navires de plusieurs dizaines de mètres de hauteur ont navigué dans le bassin de Saint-Marc, faisant trembler les fondations des palais et dominant la lagune de façon absurde. Après des années de polémique, leur passage a été restreint mais la question de fond reste posée : jusqu’où une ville peut-elle accueillir le monde entier sans cesser d’être elle-même ? 

Venise n’est pas encore un décor. Mais dans certains de ses espaces les plus exposés, elle y ressemble de plus en plus. La ligne entre la ville vivante et la ville-musée est ici plus mince qu’ailleurs.

Peut-on encore s’émerveiller à Venise ?

Il est tout à fait possible d’encore s’émerveiller à Venise mais cela demande de respecter quelques conditions. Bien sûr, les traditionnels conseils (éviter les mois de haute saison de juin à août, se lever tôt pour visiter les lieux incontournables, privilégier les jours de semaine et non de week-end…) sont toujours de mise et ce, qu’importe la destination dite “touristique”. Mais d’autres conditions s’appliquent lorsqu’il s’agit de visiter Venise.

La première condition, c’est le temps. La ville est petite en superficie (bien que les îles de la lagune s’étendent sur près 550 km²) mais dense en lieux à visiter. Il faut accepter de ne pas avoir le temps de tout voir et privilégier des moments “hors du temps” : s’asseoir dans un campo sans raison particulière, prendre le même vaporetto dans des sens opposés pour admirer le Grand Canal depuis l’eau, prendre le temps de nicher des adresses locales plutôt que se ruer sur la terrasse la plus bondée, se promener en soirée lorsque les groupes sont rentrés à leur hôtel et que la ville retrouve un rythme plus tranquille.

La deuxième condition, c’est de sortir des grands axes. Il suffit parfois de marcher vingt minutes dans la mauvaise direction, de traverser des quartiers sans attraits touristiques immédiats, de s’asseoir dans un bar où la carte n’est pas traduite en anglais pour se retrouver dans endroits dépourvus de visiteurs et expérimenter une autre Venise. 

La troisième condition, c’est d’accepter que Venise soit une ville habitée (ou du moins qu’elle essaie de l’être encore). Ce qui implique de regarder les Vénitiens avec le même intérêt qu’on regarde les palais. De comprendre que la dame qui pousse son caddie sur le Ponte delle Guglie à sept heures du matin fait partie de Venise autant que le Titien des Frari. Que la ville n’existe pas seulement dans ses monuments, mais dans la vie ordinaire qui résiste malgré la forte affluence touristique. 

A lire : Comprendre Venise : les 5 visages de la Sérénissime

Voyager à Venise de nos jours

Venise n’est plus le secret qu’elle a longtemps été. Elle est aujourd’hui l’une des villes les plus visitées du monde, confrontée à des tensions réelles. Mais derrière la foule et les clichés, derrière les boutiques de masques et les restaurants à prix touristiques, derrière les files d’attente et les gondoles folklorisées, elle continue de raconter une histoire exceptionnelle : celle d’une République qui a duré mille ans, d’une cité construite sur des pieux de bois dans une lagune, d’un carrefour de civilisations qui a produit l’une des floraisons artistiques les plus extraordinaires de l’histoire européenne. Cette histoire ne disparaît pas parce qu’il y a du monde pour l’écouter. Elle devient simplement plus difficile à entendre dans le bruit. Et c’est peut-être ça, finalement, la bonne façon de voyager à Venise aujourd’hui : savoir faire le silence autour de soi, même au milieu de la foule, pour laisser la ville parler et la laisser se révéler à soi.

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